
La République conduite par le Génie de la Liberté.
Cet article est paru dans l’Express en 1999 juste après les émeutes ayant suivi la mort de Louis Réginald Topize dit “Kaya”. Les articulations du régime politique prévalant encore à l’île Maurice y sont dévoilées et le danger du régime démontré.
LE REGIME DES COMMUNAUTES
I. L’ANALYSE DU REGIME
A. L’esprit social.
1. Les « communautés » en péril.
2. La négation de l’individu.
B. L’aménagement politique et gouvernemental du régime des communautés
1. Le Médiateur
2. L’Arbitre-Distributeur
3. Les Interlocuteurs
C. La perversion du régime
1. L’oubli de l’intérêt général
2. La Remise en cause récurrente de l’Etat
II. REFONDER LA LEGITIMITE POLITIQUE DE L’ETAT SUR LES CITOYENS ET LA NATION
ANALYSE
LE REGIME DES COMMUNAUTÉS : CES LIEUX COMMUNS QUI TUENT.
La détention policière a fait un mort de trop. Et pas n’importe lequel : Kaya, le chantre des jeunes Créoles des cités ouvrières que l’histoire et notre société enracinent dans la marginalité de la non-mobilité sociale. Sans doute les scènes de rue et de violence vengeresse étaient-elles dès lors inévitables.Mais sur la première vague de colère des proches, s’est enclenchée la vague hideuse de ce que l’on a pu appeler de manière un peu abusive la « colère créole ». Tous les Créoles, loin de là, n’étaient pas dans les rues à piller et à détruire. Mais, aussi graves que les émeutes elles-mêmes, ceux qui disent “représenter la communauté créole” tiennent un discours de la légitime défense très proche finalement de celui du droit des peuples à la résistance contre l’oppression de l’État. Ce discours est extrêmement inquiétant car il implique, non plus seulement les casseurs et les pilleurs, mais indique l’appropriation par la “communauté créole” de ce qui était dans la rue une remise en cause de la loi, de la sécurité des biens et des personnes, de l’autorité publique, de l’ordre public, bref de l’État.Désigner les responsables des émeutes serait aussi vain qu”inutile. L’urgence est de comprendre ce phénomène de reniement de l’État. Et, pour y parvenir, il faut se livrer à l’analyse du régime dans lequel nous vivons, car c’est le système le vrai coupable. Non le régime au sens étroit de système de gouvernement mais l’esprit de la société, sa conception du monde dominante, en même temps que l’aménagement politique et gouvernemental.
I. L’ANALYSE DU RÉGIME
A. L’esprit social.
1. Les “communautés” en péril.
Comment, dans l’esprit des Mauriciens, est gérée la pluralité ethno-culturelle ? Ce fait social est géré par un système de pensée, une conception du monde, un Weltaanshung disent les Allemands, qui s’est fixé dans les esprits à travers l’histoire particulière du pays. Le mot qui convient le mieux pour désigner ce véritable système de pensée c’est le “communalisme”.Le “communalisme” trouve sa source dans le traumatisme qu’a causé le départ du colonisateur britannique, livrant à elle-même une population pluri-religieuse et multiraciale face à un avenir plus qu’incertain. Population qui se divisa alors et plus que jamais en regroupements ethno-religieux recroquevillés sur leur défense. Communautés de défense. Défense de leurs biens les plus précieux après leur vie et leur famille : leur culture, leur religion, leur langue, bref, leur identité intrinsèque d’hommes et de femmes.Trente ans après. Les petits-enfants de la génération de l’indépendance vivent dans un pays relativement prospère où le suffrage universel et les libertés essentielles sont maintenus. Le sentiment du péril absolu face à l’incertitude totale est donc objectivement dépassé. Pourtant, le traumatisme s’est cristallisé et perdure dans ce qui est devenu une véritable maladie morale, un virus de la pensée. Le “communalisme”. Une conception du monde délétère qui rejette la rationalité la plus élémentaire et se complaît dans la petitesse dès que l’esprit aborde le fait social qu’est la pluralité ethno-religieuse. Nous pouvons illustrer.On connaît les raisons avancées par les “représentants” de la “communauté créole” pour légitimer cette véritable remise en cause de l’ordre public par les émeutiers. Elles ont été suffisamment ressassées et relayées par les organisations “socioculturelles” créoles depuis quelques années : la “communauté créole” est négligée par le gouvernement; ses malheurs sont dus à une série de discriminations mesquines que lui infligent les autorités; le salut de la “communauté créole” est dans une plus grande reconnaissance de sa contribution à la richesse nationale, mais ce salut lui est injustement refusé.Pour soutenir ces graves allégations, répétées depuis des années, et portant tout de même sur la discrimination de centaines de milliers d’individus par l’État, pas de chiffres, pas de statistiques, aucune poursuite en justice. Mais des généralités, un sentiment diffus et pourtant lancinant, un “truc machin chose”, comment dire…un “malaise”… Un sentiment, quel qu’il soit, qu’on ne tente jamais de justifier de manière strictement rationnelle parce qu’il va tout simplement de soi, cela porte un nom. C’est un préjugé. Et ce préjugé est fondé sur une configuration pré-établie de la pensée, sur un système de pensée. Dès 1993, nous avons fait paraître, sous le pseudonyme de J P Alain, un article intitulé “Le malaise créole fruit du communalisme” (Cinq Plus Magazine, 15-21 avril 1993). Nous soutenions que les hommes et les femmes descendants d’esclaves souffrent essentiellement aujourd’hui des séquelles de leur histoire. Et nous invitions ces hommes et ces femmes à assumer cette histoire et à placer leur avenir dans une ambition individuelle conforme aux modes de réussite de notre société. Au lieu de s’en remettre au salut collectif de la “communauté créole” représentée par des messies. Messies qui réclamaient, à l’État, “sa part” de réussite pour la “communauté créole” aussi. Nous disions ceci à propos du “malaise créole” : “ Le “malaise créole” résulte d’un système de pensée enraciné dans l’esprit des Mauriciens depuis l’indépendance. Le communalisme se caractérise par une représentation en bloc, une perception hyper-monolithique, des individus d’une autre ethnie/culture, et par une vision compétitive des relations entre blocs ethniques. Pour ceux qui vivent dans ce mode de pensée chaque “communauté” se doit d’être représentée par des leaders chargés de préserver et promouvoir les intérêts de leur communauté. Le pays, ses richesses, le pouvoir politique et économique constituent ce que l’on a pu appeler le “gâteau national”. Le gouvernement y est conçu comme un arbitre distributeur du gâteau national – d’où l’importance de sa composition ethnique. L’enjeu dans une telle structure et le rôle de chacun des leaders communautaires est de s’assurer que sa communauté obtiendra “sa part”. Le “malaise créole” participe et résulte de ce mode de pensée. Ce malaise n’est en effet rien d’autre que le sentiment d’injustice ressenti par ceux qui, confrontés à un moindre bien-être, en déduisent que leur communauté est victime d’un partage inéquitable des richesses et autres opportunités.”Il n’est besoin que de relire l’interview du père Philippe Fanchette dans l’express du dimanche 28 février pour apprécier l’exactitude du diagnostic. Tout y est. Le sentiment divinatoire de discrimination. (“Je n’ai pas contrôlé les chiffres du recrutement.”). L’enfermement de centaines de milliers d’individus dans des blocs monolithiques, doublé de la paranoïa compétitive. (“La communauté créole se sent exclue(…), à tort ou à raison, par les hindous”). L’importance de la représentation ethnique dans le gouvernement distributeur du gâteau national. ( “Il faut que les ministres créoles agissent comme porte-parole de leur communauté”).
2. La négation de l’individu.
Ces conceptions créent une tendance lourde dans notre société : la négation de l’individu. Dans un article publié par l’express il y a quelques années, nous devions constater que la pluralité (ethnique, culturelle) de notre pays ne créait pas le pluralisme mais son contraire : soit l’unanimisme qui réprouve le libre arbitre individuel et impose le joug de la pensée collective. Nous soutenions cette hypothèse par une analogie : “Lorsqu’un pays est menacé par un ennemi extérieur, les autorités peuvent le placer sous un régime dérogatoire aux droits et libertés individuelles : c’est l’état de siège. Face au péril extérieur, l’individu cède le pas afin que la Nation fasse bloc et les tribunaux justifient par l’intérêt collectif de larges restrictions à toutes les libertés.Le citoyen mauricien doit se rendre bien compte qu’il existe, au sein de chacune des “communautés” ethno-religieuses de ce pays, une forte tendance à décréter pour elle-même et face aux autres une forme édulcorée de l’état de siège permanent. Chaque groupe ethno-religieux se perçoit, dans ses croyances affirmées, comme menacé, voire mis en péril par la différence, tout aussi affirmée des autres [communautés]. Chacune exige alors des ses “membres” une cohésion communautaire négatrice de leur individualité propre, de leur libre arbitre et de leurs droits. Ainsi vous intime-t-on à renoncer à votre liberté individuelle d’expression afin de ne pas “ridiculiser” la “communauté”. On vous invite à abandonner votre liberté d’information en brûlant votre journal du matin, déclaré mauvais par la “communauté”. On vous convainc de délaisser votre libre arbitre en votant pour le candidat qui protègera les valeurs de la “communauté”. Et voilà que M. Harish Boodhoo, à la tête d’un front d’organisations “socioculturelles”, décrète l’état de siège de la communauté des hindous en raison “des dangers qui la guettent” : restriction de la liberté d’information, restriction des libertés religieuses ( voir l’express du 7 mars). “Tu n’es rien, la communauté raciale est tout”, disait le Manuel d’éducation National-Socialiste… Et l’on mesure la distance qu’il peut y avoir entre, d’une part, les réalités de l’économie libérale et les exigences des institutions démocratiques, et, d’autre part, ces conceptions farfelues, qui font des pouvoirs publics une sorte d’État providence des communautés donnant à chacune sa part équitable des “ ressources nationales” avec des ministres “porte-parole”, non du gouvernement et de sa politique nationale, mais de leur communauté respective. Et pourtant… Du mode de pensée dominant dans la société au mode d’exercice du pouvoir de l’État, l’un influençant et alimentant l’autre et inversement, le pas est toujours franchi.
B. L’aménagement politique et gouvernemental du régime des communautés
Notre Constitution formelle, celle de 1968 avec l’institution de la république en 1991, a des fondements philosophiques et juridiques tellement éloignés de l’esprit social dominant qu’un principe de légitimité politique particulier, de même qu’un mode de fonctionnement particulier des pouvoirs publics se sont installés en marge de l’État de droit sans que ce dernier ne soit formellement remis en cause. Il y a en quelque sorte un État de droit conforme à la Constitution et un État empirique conforme à l’esprit social. L’État empirique est, par rapport à l’État de droit, une sorte d’aménagement politique de complaisance qui fonctionne en parallèle ou en alternatif et rend l’ensemble hybride. L’État empirique du régime des communautés s’articule autour de trois éléments-clés : le médiateur, l’arbitre-distributeur, les interlocuteurs.
1. Le médiateur.
La Nation, au sens classique, est une entité politique, personne morale, constituée par l’ensemble des citoyens. La légitimité politique de l’État provient de la Nation, une et indivisible. Tout est soumis à la souveraineté nationale; il n’y a donc pas besoin de médiation entre plusieurs souverainetés.La Constitution, cette construction formelle de la légitimité politique dans l’État de droit, fonde la légitimité politique de l’État mauricien sur la souveraineté nationale. Le principe de souveraineté nationale est la conséquence logique du suffrage universel. Depuis l’avènement constitutionnel de la république, Sa Majesté Elizabeth II, chef d’État légitimé par le principe désuet de souveraineté de droit divin, est évacuée. Le principe de souveraineté nationale est donc affirmé de manière formelle. Ainsi, l’ancienne Assemblée législative de Sa Majesté s’appelle désormais l’Assemblée nationale. Un homme seul, le président de la République, est élu par l’Assemblée nationale au poste de chef de l’État, il est donc l’incarnation de la Nation. Vive la république ? Non.Non, puisque, Cassam Uteem, président de la République élu par l’Assemblée nationale, dit à qui veut l’entendre qu’elle n’existe pas la Nation dans la République de Maurice. Pour le président, sociologue de formation, la Nation est “à construire” : donc n’existe pas. Or, on ne peut être l’incarnation de ce qui est “à construire”, d’un chantier qui peut s’écrouler, qui peut ne pas être terminé. Bon. Mais d’où vient donc cette légitimité presque palpable part laquelle Cassam Uteem exerce, avec tant de superbe, sa magistrature morale de chef de l’État ? Voilà l’interférence du principe de légitimité politique de l’État empirique. La Nation principe de souveraineté supérieure, unique, indivisible, n’existe pas. Il ne reste plus que cette “nation composée des communautés”. Or, lorsque l’on conçoit la “nation” comme un assemblage, “fragile”, de groupements, le rôle du médiateur œcuménique entre ces divers groupements, apparaît indispensable, une sainte priorité… Nul n’a mieux tenu le discours de la médiation que Cassam Uteem. Le président aime toutes les communautés. Il dit toujours qu’il faut respecter toutes les communautés, pour que les communautés vivent la main dans la main, dans l’harmonie de la “nation” arc-en-ciel. De là vient la légitimité politique présidentielle par laquelle le président exerce une si puissante magistrature morale : la médiation intercommunautaire. Mais lorsque l’on tient le discours de la médiation, on implique nécessairement le principe des communautés souveraines. Les communautés, personnes morales de fait, dotées de droits et de devoirs, détentrices de leurs souverainetés propres, qu’il s’agit de réunir autour d’une table pour faire la petite nation composée des grandes communautés. Et l’on voit le chef de l’État faire la méticuleuse tournée des cérémonies religieuses des religions officielles des communautés officielles du régime des communautés. Il faut que l’État rassurant, l’État œcuménique aille (avec les caméras de la Mauritius Broadcasting Corporation – MBC) au devant du Dieu de chaque communauté souveraine pour que de chaque communauté, il obtienne une part de souveraineté dont l’assemblage lui confèrera sa légitimité politique. Système politique aux souverainetés multiples, dans le régime des communautés, l’État ne peut tenir qu’en assurant à chaque communauté le respect de ses intérêts respectifs. La fonction de médiation de l’État devient son principe de légitimité politique qui repose donc sur l’assemblage “harmonieux” des souverainetés communautaires. La présidence de la République, telle qu’inaugurée, pratiquement par Cassam Uteem, est une pièce maîtresse et idéale du régime des communautés. En effet, le chef de l’État devient l’incarnation, non de la Nation de l’État de droit, mais l’incarnation de l’équilibre et de l’équité communautaires. Incarnation de la justice entre les communautés, cette forme de justice sociale indispensable au maintien de la légitimité politique de l’État mauricien. L’équité entre les communautés, cette perversion de la vraie justice sociale.Nous savons qu’il ne faut pas douter de la bonne foi de Cassam Uteem. Tel n’est pas notre propos ici. Cassam Uteem est un homme de bien. Mais cette démarche de médiation s’inscrit dans un système dangereux et il faut dire ce qui est. Car qui dit “équilibre”, “équité” et “justice” entre les communautés, dit partage entre les communautés. Le partage c’est le rôle de l’exécutif, du gouvernement, véritable “arbitre-distributeur” des “ressources nationales” entre les communautés.
2. L’arbitre-distributeur.
Le gouvernement, détenteur du pouvoir exécutif, tient aussi le discours de la médiation : l’harmonie, l’arc-en-ciel… Mais personne n’est dupe . Les actes du gouvernement l’obligent à arbitrer, couper, trancher le “gâteau national” et procéder à la distribution entre les communautés qui se bousculent au portillon des “ressources nationales”. En tout premier lieu, charité bien ordonnée, n’est-ce pas, bien distribuer, c’est-à-dire, de manière “équitable”, les postes ministériels. Puisque, ne l’oublions pas, les ministres sont les porte-parole des intérêts de leur communauté, de leur race, de leur caste. Qu’est-ce qui assure le mieux à la communauté la protection de ses intérêts que d’avoir des ministres ? Après une âpre lutte contre la discrimination, l’organisation qui dit représenter la caste des “Ravived” n’a-t-elle pas exprimé par voie de presse sa fierté d’avoir finalement eu son ministre ? Et alors, oui, en effet, compatissons avec le père Philippe Fanchette, qu’est-ce qui peut être plus frustrant pour la communauté que “d’avoir des ministres, mais qui ( quel scandale) deviennent des “personnages nationaux” en oubliant d’être “les porte-parole de leur communauté” ? Après les ministres, les autres symboles. Oui, les symboles, et c’est là un aspect marquant du régime. L’on se doute bien que dans une économie libérale, un gouvernement tenu par des impératifs budgétaires et monétaires ne peut, en réalité, faire concrètement bénéficier aux dizaines de milliers de “membres” de chaque communauté d’une distribution en quelque sorte directe. La plupart du temps, il s’agit donc de repaître chaque communauté par des offrandes symboliques. Comme ces ambassades ou ces postes dans les corps para-étatiques et tout ce qui donne aux membres de base l’illusion que sa communauté, et donc lui-même, n’est pas le laissé-pour-compte du régime. La distribution se fait selon des hiérarchies plaçant les groupes ethno-religieux de la première à la dernière place. Dans le régime des communautés, le gouvernement arbitre-distributeur ne se cache pas de l’application de cette hiérarchie suivant le critère du poids démographique. L’exemple récent et édifiant de cette “distribution symbolique hiérarchisée” est, sans conteste, la valeur faciale (c’est vraiment le cas de le dire) du nouveau billet en rapport avec l’ethnie ou la religion du personnage à qui l’on rendait “hommage”. La hiérarchie officieuse du régime garantit à la “majorité communautaire” une première place. Cette priorité indue mais indiscutable donne inévitablement naissance à des sentiments de frustration et d’hostilité. Un mythe grossier, s’appuyant sur l’arrivée tardive des hindous dans les secteurs secondaires et tertiaires de l’économie, permet à la hiérarchie officieuse de tempérer les convoitises en faisant des hindous des “ostracisés” du “secteur privé”. Ce mythe simpliste consiste en ceci : le secteur privé c’est les Blancs qui emploient les Créoles mais rejettent les hindous. Les pouvoirs publics se doivent donc d’assurer avec encore plus de vigueur la première place à la “communauté majoritaire” dans la hiérarchie officieuse du régime. Les plus extrémistes parmi les “représentants” de la communauté hindoue se servent de ce mythe pour légitimer une véritable idéologie de l’accaparement de l’appareil de l’État par la “communauté majoritaire”. Dans cette distribution hiérarchisée, un groupe ethno-culturel peut se prétendre victime de discrimination. Mais ce qui sera alors demandé ce ne sera pas l’application de la méritocratie individuelle à tous les individus sans distinction de communauté. Ce qui sera exigé par les représentants de cette communauté, c’est une meilleure distribution pour le groupe exclusivement. Ce genre de demande participe pleinement au système de distribution communautaire et le renforce. Et sur le terrain, la réponse à ce qui paraît être une véritable distribution par l’État des “ressources nationales” entre des blocs ethno-culturels va de soi. Les membres des communautés admissibles au partage s’organisent en vue de pourvoir leur communauté d’interlocuteurs chargés de communiquer à l’État les doléances de la communauté. Rassemblement des organisations créoles (ROC), Tamil Council, Rassemblement Ravived, Hindu House, etc… sont le troisième élément-clé du régime des communautés.
3. Les interlocuteurs
Dans l’express du 28 mars 1999, Raj Meetarbhan pose la question suivante au père Philippe Fanchette : “Concrètement, quels sont les objectifs que vise la communauté créole? ” Et l’interviewé répond qu’il résume ces objectifs dans un article de presse. Ainsi, la communauté est considérée comme une véritable personne morale qui a des objectifs bien à elle et concrets. Un peu comme une compagnie ou une association, dotée de la personnalité juridique, a des droits, des obligations, un patrimoine. Excepté que dans une compagnie ou une association, les personnes physiques qui la représentent sont élues par une assemblée générale des membres… Dans les communautés, la règle est que les représentants “s’autoproclament”. Alors, il y a les messies du genre père Fanchette (qui va résumer, n’est-ce-pas, les “objectifs concrets” de plusieurs dizaines de milliers de personnes) et il y a les organisations dites “socioculturelles”, dont on ne connaît jamais trop le nombre d’affiliés mais qui disent, elles aussi, parler au nom et pour le compte de la communauté personne morale. Et on les croit, tout le monde les croit, y compris les médias, qui les mettent régulièrement à la une. Car il faut bien donner corps au système de pensée dominant et donc aux communautés. Ces hommes, ces organisations qui donnent corps à la communauté et qu’on écoute donc anxieusement, c’est très souvent le tout venant. La représentation communautaire n’est plus assurée, comme dans le passé, par des formations politiques et par des politiciens charismatiques qui malgré tout, et sans que nous exprimions ici une quelconque nostalgie, exerçaient la représentation communautaire par une sorte d’ascendance morale. Ascendance morale liée à au moins deux facteurs : d’abord, l’exercice des responsabilités politiques, ou sa perspective, tempère invariablement l’outrance et la surenchère; et par suite ces leaders charismatiques entretenaient entre eux une certaine forme de respect mutuel policé. L’évolution politique a fait que les partis politiques qui prétendent sérieusement gouverner ne peuvent se permettre aujourd’hui d’être les représentants directs et exclusifs d’une communauté. Rappelons-nous les Independent Forward Block (IFB), Parti Mauricien Social Démocrate (PMSD) et autre Comité d’Action Musulman (CAM). Dans le régime des communautés les grands partis politiques tiennent donc le discours officiel de la médiation, de l’arbitrage et laissent libre le champ de la représentation communautaire directe. En raison de la perpétuation de ce mode de pensée qui met en compétition des communautés pour leur survie, les représentants de la communauté demeurent pourtant nécessaires. Et la place de la representation communautaire est libre tant il est vrai que le pouvoir ne se prend pas, il se ramasse. Dans la configuration actuelle du régime des communautés, la représentation communautaire directe, c’est donc le tout venant. Le tout venant du grenouillage et de la subversion. Le tout venant de l’intrigue, de la manœuvre, du messianisme ou de l’affairisme, qui évolue en marge des mandats électifs, soit par le lobbying, soit par la rue. Ces hommes, ces organisations, illustres inconnus, qui se propulsent au devant de la scène en parlant au nom de la communauté, ne peuvent acquérir de légitimité qu’en provoquant autour d’eux le regroupement clanique. Et pour obtenir ce résultat, la meilleure méthode est, puisqu’ils sont politiquement irresponsables, la stratégie de l’outrance, de la peur, de la surenchère et de la forfanterie. Ainsi de l’œcuménisme de l’État, qui reconnaît implicitement à chaque communauté son existence souveraine, on passe, dans la société, au “pluri-fondamentalisme”, selon l’expression visionnaire de Ram Seegobin.
C. La perversion du régime des communautés
1. L’oubli de l’intérêt général
La logique de distribution communautaire, que met en place le régime des communautés, fait que tous les actes de gouvernement, y compris l’affectation des dépenses publiques, soient passés au crible de la lecture communautariste. Si les dépenses affectées aux éleveurs de vaches sont supérieures à celles affectées aux éleveurs de porcs, il en sera tenu compte pour insinuer que les Créoles sont maltraités par rapport aux hindous (voir l’interview du père Fanchette dans l’express du 28 février) . Or, concevoir “l’accès aux ressources nationales” comme une affaire à être arbitrée entre des communautés ethno-religieuses entraîne immanquablement l’oubli de l’intérêt général. Que la production laitière soit plus nécessaire pour les besoins alimentaires du pays par rapport à la production porcine devient accessoire. Les enfants créoles n’ont-ils pas, eux aussi, plus besoin de lait que de saucissons ? Oubli de l’intérêt général. En 1995, on pensa résoudre le problème de l’éducation par le trade-off entre les langues orientales et les places réservées dans les collèges catholiques, chacun ayant eu sa part de symbolique. Alors qu’en réalité, le problème était et demeure jusqu’à preuve du contraire, que l’État ne peut assurer l’égalité dans l’éducation et procède par le biais d’un ranking à la répartition des enfants dans les bons et les moins bons collèges. L’État obnubilé par l’arbitrage communautariste en oublie l’intérêt général. La langue tamoule est placée en second sur les nouveaux billets de banque. Déplacement volontaire en rapport avec la hiérarchie arc-en-ciel officieuse? Bévue involontaire? Peu importe. Face au risque de remise en cause de l’État par la communauté tamoule que laissaient présager les foules au drapeau jaune de même que la remise en cause publique de la solidarité gouvernementale par les ministres tamouls, il fallait que le gouvernement prenne la décision de retirer les nouveaux billets de la circulation. Une facture énorme pour la collectivité à un moment où la roupie battait de l’aile. Soumission de l’intérêt général devant le drapeau communautaire.
2. Remise en cause récurrente de l’État
Le régime des communautés fonde la légitimité politique de l’État sur l’assemblage des parts de souveraineté que lui confère chaque communauté. Dès lors, pour que l’édifice de l’autorité publique s’effondre, il suffit que, par le biais d’un évènement quelconque, une part de souveraineté lui soit enlevée par la communauté qui la lui a donnée. Qu’une seule communauté remette en cause l’État en revendiquant ou en reprenant de manière violente sa souveraineté et les autres communautés seront tentées de reprendre la leur. Et l’on a vu lors des émeutes comment les désordres perçus comme étant le fait d’une communauté ont provoqué dans une autre communauté une réaction de prise en main de l’ordre et de la répression. La loi, l’ordre public de l’État, la communauté ne la respecte que dans la mesure où elle considère que l’État lui donne son dû. La communauté peut à tout moment renier l’État. La force, le “pouvoir de marchandage” des communautés réside dans ce chantage. Lorsque l’État se trouve renié par une communauté souveraine on pourra reprocher à l’État qu’il a failli dans sa fonction d’arbitrage, pour n’avoir pas donné la perception d’une distribution équitable entre les communautés. Alors, la solution illusoire sera de prendre les mesures correctives. Et l’on proposera que les “Créoles” aient leur part dans le recrutement par la police sur la base d’une représentation proportionnelle ! … Et que se passera-t-il si un officier de police créole un peu tordu (il y en a dans toutes les communautés) brutalise un célèbre artiste hindou ? Les postes de police de tout le pays seront de nouveau incendiés ? Une autre mise en cause de l’État parce qu’il ne protège pas, cette fois-ci, la “communauté majoritaire”. Dans la logique de notre Constitution (et en Raison) l’unique solution serait de recruter les policiers, tous les policiers, “selon leurs capacités et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents” afin d’éviter la mort des citoyens in police custody et ainsi rassurer tous les citoyens dans l’intérêt national. L’exacerbation du sentiment sectaire par les représentants communautaires n’est plus tempérée par la responsabilité politique. Cette exacerbation crée des individus qui abdiquent leur souveraineté citoyenne et la Raison, d’essence strictement individuelle, à la communauté souveraine. Des blocs unitaires hypersensibles se créent alors et si l’on touche à l’un c’est comme si l’on touchait au corps tout entier. “Pa tous nou comissaire” , “Pa tous nou secrétaire la ville”, et même pour les postes d’intégrité par excellence, et sans aucun doute contre la volonté du destinataire du poste, “ Pa tous nou chef juge”.“Pa tous nous Kaya…” Et voilà le pays paralysé. Et voilà la sécurité des biens et des personnes bafouée. Car voilà l’État, sa loi et son ordre public, reniés par la communauté “touchée”.Le régime des communautés porte en sa propre logique la remise en cause récurrente de l’État, car l’État se fonde sur des communautés souveraines au-dessus desquelles il n’y a rien. Rien, sinon un dérisoire petit “comité inter religieux” pour éteindre le feu, pour recoller les morceaux de la “nation” composée de menaçantes communautés. C’est bien cela : au-dessus des communautés souveraines et de leurs représentants colériques, il n’y a rien, sinon Dieu. Ne nous reste-t-il donc plus qu’à prier ?…
II. REFONDER LA LÉGITIMITÉ POLITIQUE DE L’ÉTAT SUR LES CITOYENS ET LA NATION
Le régime des communautés se caractérise par une fragilité extrême de la légitimité politique de l’État. Il a récemment été mis en cause par la communauté créole, il l’aurait été par la communauté tamoule si l’État n’avait pas payé. A n’importe quel moment l’autorité publique risque de s’effondrer. Nous ne parlons même pas de la méfiance et de la haine que suscite dans la population ce régime qui, pour fonder sa légitimité, juxtapose des groupes ethno-culturels dans un équilibre instable. Il faut qu’il soit demandé aux hommes d’État de ce pays un sursaut d’honneur, de vertu et de courage pour rompre avec le système. Il y a eu assez de morts. Assez de peur. Il faut maintenant assurer la sécurité et la tranquillité des citoyens menacés par les représentants communautaires et leurs suiveurs en ébullition. Que notre Assemblée reprenne ses droits et retrouve la parole. Acteurs peut-être inconscients du système ou ignorants des risques qu’il comportait réellement, nos hommes d’État n’auront maintenant plus d’excuses. Après ce qui s’est passé, s’ils maintiennent l’État empirique des communautés et y poursuivent leurs fonctions de médiateur et de distributeur, ils seront coupables. Coupables de ne pas avoir rétabli l’État de droit quand il le fallait, c’est-à-dire, tout de suite.“Le citoyen, parcelle première de la souveraineté, confère à l’État par le suffrage universel la souveraineté nationale. Les représentants du peuple élus au suffrage universel sont chargés de vouloir pour la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’émane expressément de la Nation. La loi est l’expression de la volonté générale. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège soit qu’elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à tout emploi, place et dignité publics, selon leurs capacités et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents.” Voilà l’État de droit. Et que l’on ne vienne pas nous parler de “théories importées” ou de “savants discours” . Ceci est le patrimoine de l’humanité et le fondement de nos institutions formelles. Belles idées, grandes idées à la mesure de la grandeur de l’Homme ! Mais dans notre pays, l’État de droit dort. C’est la Belle au bois dormant. Pour qu’il se réveille, il suffirait que les hommes d’État veuillent bien l’embrasser.C’est donc maintenant la responsabilité de nos hommes d’État au pouvoir comme dans l’opposition de rompre avec les communautés et leurs représentants. C’est leur responsabilité de rétablir le dialogue avec les citoyens sans passer par le biais des représentants communautaires. C’est maintenant leur responsabilité de refonder la légitimité de l’État sur la Nation.Et s’ils nous disent que la Nation n’existe pas, incitons-les à un effort de raison. Ces “communautés” , entités politiques, personnes morales n’existent pas non plus. On leur donne corps à travers un discours et des représentants avec qui l’État veut bien dialoguer. La Nation, personne morale, entité politique souveraine de l’État de droit, n’existera que lorsque ses représentants, élus au suffrage universel, auront le courage de tenir le discours de la Nation à ceux qui la composent : les citoyens.
MICHEL AHNEE